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La Baigneuse

La Vénus anadyomène est touchante. Elle sort de l'eau avec le sourire, s'éponge avec sa chevelure, se sent heureuse et au sec, à peine si l'importunent l'écume et les hauts fonds d'où elle sort. À croire qu'elle n'a pas rencontré de monstres marins ni de requins bleus, prête à affirmer que les dents de la mer ne sont que quenottes.

Elle sourit pour la photo, elle est belle pour le petit oiseau, la voilà immortelle, au garde-à-vous dans la mythologie. Elle tient son rôle soufflé par Éros. Éternellement, elle sera à l'origine des plus belles érections, sans un mot, sans un cri, souriante, lisse, blanche, sans un pli ni un poil qui se hérisse, à l'abri de la vie au-dessus des eaux, comme de la pluie sous un divin parapluie.

C'est de l'anodin pur auquel on se réfère pourtant, que l'on évoque, qui attire la foule au musée, « T' as pas vu Vénus ? - Mais si, tiens, là-bas où les sardines se serrent qui assistent à sa naissance pas du tout houleuse, comme une lettre à la poste » La nouvelle venue sourit pour qu'on la photographie, sèche comme un hareng au-dessus des flots. Tout s'est bien passé, la mer est heureuse, le père attend dans le couloir, une fille, du rose, mesdames, messieurs, revenez demain, c'est l'heure de la fermeture, n'ayez peur de rien, Naissance de Vénus demain pour le même prix, n'allez pas faire de fromage ni de tintouin, Vénus naît et ne dit rien, pas une goutte ne l'atteint.

Il en alla tout autrement, quand, un matin, ma Vénus me dit, comme une femme à un homme qui vit à sa façon intense, échevelée, défaite, escaladant du pied gauche un réveil difficile que les rêves et les cauchemars avaient tordu, qui n'avait plus son teint de « Tout baigne ! », mais plutôt celui de « Mon Dieu, qu'est-ce qu'il va m'arriver aujourd'hui ? », ma Vénus donc dit : « J' vais prendre une douche ! », comme une qui va monter à l'échafaud, sans que je pusse cependant déceler la cause de ce tragique qui montait lui aussi, auquel, ce matin-là, elle ne semblait plus pouvoir échapper.

J'entendis l'eau couler dans la salle de bain comme une rivière grosse. Le fleuve passer par la tuyauterie, le Styx en haut débit, l'Amazone quasi. Ça faisait peur. Je collai mon œil au trou de serrure et j'eus l'impression d'être au cœur de la Saint-Barthélémy, tant la terreur régnait, comme pendant le déluge, au point que je m'attendis à voir surgir des eaux le monstre du Loch Ness.

Vénus avait affronté la douche et se battait avec la pomme qui lui envoyait ses jets en pleine figure. La vapeur montait comme des marmites de l'enfer. Vénus se défendait becs et ongles contre l'eau chaude et le savon qu'un mauvais génie lui envoyait dans les yeux. Elle ouvrait et fermait la bouche, luttait contre la noyade, tendait les bras, les paumes contre le geyser, cherchait à tâtons les robinets, cria « au feu ! » pour que vinssent les pompiers et qu'au moins ils pompassent.

C'est alors que je vis Vénus, in extremis, saisir une serviette, puis sécher les ruisseaux qui coulaient sur son visage comme des larmes. Comment était-il possible que, par un jour pareil de normal turbin (l'heure tournait), ma Vénus coiffât sur le poteau la Vénus de Botticelli et des autres qui n'avaient vu en elle qu'une poupée, une catin de chiffon qui n'avait dans la vie qu'à se taire et être belle ?

Je me dis que ma femme à poil en voyait d'autres et que, sûrement, elle avait besoin de réconfort et de consolation. Elle me confierait peut-être un jour l'origine de ses terribles mimiques que j'avais épiées, sans qu'elle mevît, certaine qu'elle était, sous la douche, de monter au Golgotha sans témoins.

J'entrepris l'investigation de mon côté, puis, à la fin, pour ne pas démériter de l'histoire de l'art, je traçai à chaque étape de mon enquête, au bas de chaque tableau, ce titre : La Baigneuse, afin qu'elle n'eût aucun soupçon qu'eût éveillé celui de La Doucheuse.

Jacques Lacolley
18 juillet 2017