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Correspondance avec la Belle Strasbourgeoise

Cher Nicolas de Largillière

Grâce à vous, j'ai connu la Belle Strasbourgeoise. Elle m'est apparue douce comme une lame. Ses yeux de velours étaient percés d'un point de titane, une cible. Savoir qu'elle vous a regardé et qu'aujourd'hui elle me vise, me rapproche de vous. Vous avez provoqué les écroulements de mon regard et la nostalgie pure et dure de ce qu'elle montre: un absolu de la sensation. Son portrait est une réalité de lin, de caséine et de pigments, un tout montré, monté par la richesse des étoffes, des tissus, du bijou. Mais, dans l'ordre de notre langue, l'alphabétique, précipice suit immédiatement préciosité.

Je me suis jeté dans ce précipice-là, dans les gouffres cachés que vous donnez à voir. Chez vous, la surface est une béance. Le grand noeud du châle n'enserre rien, il délivre une nonchalance, c'est un noeud qui se défait .Le laçage du bustier abandonne tout le ventre blanc. Le juste au corps est une muraille devant une débauche de chairs. Ne s'entrouvre que le soufflet de la robe: du rouge! . Elle porte son bas-ventre sur son bras, le chien! Gare!

Pourquoi y-a-t-il des chiens dans vos tableaux? Dans le portrait de famille du musée de Brème, la bête est sauvage, féroce, et dans celui de Londres, il y en a deux, l'un est un pubis à pattes et l'autre un violent idiot. Ils sont là et gardent la famille du roi. Avez-vous vu tout cela, cette crudité, la viande qui est là et ne dit rien ? Vos scènes de famille sont des chienneries. Votre oeuvre est "un jeûne du coeur", vous n'embellissez rien. Vous saignez quand vous signez, et vous ne rougissez pas d'employer le rouge qui est la couleur du sang et qu'on appelle vermillon ou sang de boeuf.

Vous aviez, enfant- et à dix ans, en Hollande, vous n'aviez pas le choix, c'était le pain qui vous faisait grandir- le sens de la beauté naturelle et terrible, celle du sang dans les veines, sous les satins, sous les dentelles, sous les soies, et celle du blanc nacré des peaux. Antoon Goubau ne vous permettait que l'exécution des ornements, une exécution capitale, où le geste sûr expulsait son sens. Votre style, glacial a-t-on dit, l'est en effet: il surgit des glacis, ceux qui couvrent la viande saignante, pour faire entendre le chant léger des plumes, des ors et des soies.

Votre palette est le banc de la guillotine: quand elle bascule, tous les corps y passent, avec leur histoire. Votre Belle Strasbourgeoise est méconnaissable, elle a perdu nom et prénom, vous n'avez rien préservé. Elle est sur la scène des humains pour un spectacle auquel les dieux seront conviés quand il descendront sur terre. Quelqu'un leur dira: "l'humain, c'est ça! Voilà une Belle de Strasbourg".Elle met en branle une archéologie. Elle provoque la fouille, elle force la lecture. Elle sort d'un boudoir du Divin Marquis, de pages où le prénom des femmes, passées au hachoir des divans, est devenu générique et où le corps est traité de tous les noms.

Ah! votre siècle avait du coffre! il en renfermait des corps et des coeurs battants! Votre strasbourgeoise est un livre fermé, recouvert de cuir rouge et noir, posé sur le marbre d'une table de chasse. Vous peignez un corps couvert et ouvert. Vous peignez ce qu'on ne voit pas, vous dites ce qu'on entend pas, mais qui est là, vous peignez le réel, ce qui bouleverse, mais dont nous n'avons l'expérience véritable que par l'oeuvre. Vos blancs, vos peaux "n'existent" pas. J'ai tenté dans ces acharnements de les faire exister rageusement, avec cette façon de faire apparaître ce que je ne voyais pas, ou mal.

Vous m'avez forcé à la question pour l'aveu, pour la découverte des plus petits noms de la Belle. Vous, vous dites tout d'un coup, comme un bon exécuteur: vous ne vous y reprenez pas à plusieurs fois. Moi, Je lui en ai fait voir de toutes les couleurs, j'ai été en colère, je lui ai arraché ses vêtements, je me suis moqué, vengé, je l'ai insultée, conspuée et parfois admirée. Je me suis lancé dans une hystérie, dans une crise des nerfs, et j'ai eu peur de son chien. J'ai jeté parfois son regard au rebus, je l'ai étouffée sous les étoffes ou je l'ai mise nue.

A Nantes, quand je la vis pour la première fois, je fus frappé (en plein front, dirai-je) par son chapeau noir: Il a l'envergure des cornes d'un taureau de combat. Imaginez un marcheur, se trouvant, au détour d'une route de Castille, face à l'animal noir. C'était moi dans la salle du musée, devant elle, stupéfait. Elle me donnait l'occasion de me taire, de rester sans voix. Je n'eus pas à fuir, je n'eus pas à sauver ma peau.

Au contraire, je me mis à rêver d'un engagement de matador, à imaginer les pires faenas. Le regard calme et serein que je portai sur elle était soutenu par une préméditation de passes sauvages: j'allais fatiguer le monstre de satin, de moire, de dentelle, de feutre, de noeuds, de serrements, de laçages et de jetés de soie, porter l'estoc sur la nudité et atteindre le coeur. Mais vous, vous ne pensez pas à sa mort. Vous la peignez menaçante, fascinante, et vous laissez le regard là, fixé, étreint par le réel chauffé à blanc, au milieu d'une arène qui jamais ne sera rafraîchie par l'ombre.

D'aucuns pensent que vous n'avez peint que des cornes de feutre et un petit chien familier! Mais vous me dites que, lorsqu'elle entra dans l'atelier, la Strasbourgeoise était nue. Et vous l'avez peinte "nue sous sa robe": Mais vous n' avez gardé, ici ou là, qu'un peu de peau et "un peu de rose", "un peu de carnation". Ah! les touches de la dénudation! Vous lancez au hasard un beau morceau de viande aux fauves, un morceau splendide, paré, décoré, lardé et basta!

Que chacun prie avec ses yeux, avec ses dents et joue et jouisse! Vous laissez celui qui regarde l'oeuvre au bord du gouffre, entre la peur de la chute et la fierté de braver un danger. Vous avez peint le réel, muet et bavard, le réel devant, qui se tait et nous contient entièrement, notre peau et notre langue.

Je vous prie de croire, Monsieur de Largillière, à ma reconnaissance incommensurable et à mon admiration désespérée.

Jacques Lacolley

P.S: Merci de m'avoir soumis au déhanchement de la Belle que je me suis mis à poursuivre. Depuis, quand je suis dans un musée, je cherche celle qui va me mettre à nouveau dans tous mes états et que je vais poursuivre de mes assiduités. Je parle évidemment d'oeuvre.