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Cent états de la Pietà

(Papier, toile, verre, peinture acrylique, encre, fusain)

D'abord la souffrance

Les hommes se traitent de façon nuisible quand il se détestent
Les hommes se traitent de façon nuisible quand ils s'aiment
Même avec lui-même l'homme n'est pas un ami et se traite de façon nuisible

Pascal Quignard, Rhétorique spéculative

Suis-je le père de ma mère ? Suis-je le fils de mon fils ?
Skéné.
Nos vies sont fascinées par l'acte où elles ont pris naissance.
Nous restons dans les jupes du temps.

La peinture de Jacques Lacolley ne manque pas d'un « supplément d'âme ». Elle souffre, au contraire, d'un excès d'âmes en peine, qu'il n'a pas enterrées décemment, et qui errent dans le plein jour de la toile comme d'éblouissants fantômes.

Soustraire ces âmes pour qu'elles me laissent seul avec les vivants ?
Laisser ces spectres devenir légion et m'éloigner des vivants ?

Vivre est une ordalie.

La réponse est celée dans la toile comme le motif qui se cache dans sa propre image.

CENT ETATS DE LA PIETA, cent dessins sans visage ni regard.

L'iconographie traditionnelle a magnifié le sourire immatériel de la Vierge, ce regard qui pardonne tout, qui aime tout, au sein duquel tout se résoudra en unité, en paix retrouvée.
Cette tendresse ou cette charité du regard comme qualité synthétique et accès au pardon n'existe pas dans la peinture de Jacques Lacolley.

C'est un impossible, un idéal définitivement barré.

Profanation, sacrilège, reniement. Comme la pure et simple négativité s'avère aujourd'hui intenable, reste des modes d'affirmation biaisés, dégradés: doute, ironie, dérision, cynisme. Aussi par un renversement grotesque, la gloire de la Vierge s'est-elle réfugiée dans l'humanité de ses pieds. Suppliants et comiquement expressifs: chevilles gonflées, talons cassés, doigts boudinés, orteils racornis. Le ricanement misogyne n'est pas loin. Dans le trait grossi de la « bédé » l'absolu se débite en petits détails ridicules et nous rappelle que le grotesque est aussi le propre de l'homme, ce « monstre incompréhensible » dit Pascal (Pensées, fragment 245).

Corps emmêlés sur l'autel (trône, lit) d'un douteux combat, ces chairs affaissées, fatiguées, malmenées, torturées pas l'excès, ces sexes tuméfiés, épuisés de sévices, célèbrent cent (dé)positions d'un mystique kama sûtra.

L'art déplorant de Jacques Lacolley n'est pas rassurant. L'art oblige la langue qu'il parle à se dévoiler elle-même comme un corps se dénude. La langue matérielle parle; mais c'est lui, le peintre, qui, comme l'amour, oblige l'autre corps à crier afin que son propre corps crie.

Ça hurle, c'est insupportable? Goya aussi est insupportable. Toute image est insupportable lorsqu'elle donne à voir l'insensé du corps, l'énigme du sexe, cette douleur sans remède sont la Pietà est le symbole. Au bout du travail de peinture, l'art rencontre l'énigme du visible qu'on voit avec sa charge monstrueuse de folie et de mort. Et rien? Reste la visibilité du réel, présent aux yeux comme obtuse évidence.

Stevenson avoue que le bon style est le style fait haine. L'amour n'a pas de style parce qu'il n'a pas de distance: comment ce qui est fusion ou désir de fusion pourrait-il se transformer en mise à distance, en joie d'éloignement ? Ainsi Jacques Lacolley préfère additionner la peinture élégante et glacée des corps ruinés, la mise en place sadique de cent états de l'obscène (l'assaut incompréhensible de la violence crue dans le raffiné), l'implication étant toujours un dessein homicide.

Car lorsqu'on l'interroge sur le sens profond de sa peinture, Jacques Lacolley répond: « Laisser le public sans voix ». Couper court au béotien et irritant « Qu'est-ce que ça veut dire ? » par un coup de force expressif. Charmer, ensorceler. Le style doit sidérer le spectateur comme le mulot est fasciné par la vipère dont la tête se dresse en s'approchant de lui. C'est à la façon qu'il a de fondre sur celui qui regarde que le style doit être jugé. C'est pourquoi ceux qui regardent la toile reste cloués et muets.

Fasciner, c'est l'œil qui tue.

L'art de Jacques Lacolley est une antiéthique. C'est une pathique et travaillée à même la peau de la toile qui vise à faire renaître cette prédation (l'effroi face à l'Enigme) plus ancienne que la représentation elle-même à laquelle elle donne naissance.

Dans toute forme passionnée quelque chose d'isolé s'isole. Quelque chose qui est perdu. Quelque chose qui s'exclut de soi-même du monde et de soi-même est rejeté du temps.

Comme toute forme passionnée, la peinture de Jacques Lacolley a quelque chose d'asocial, d'anachronique, abyssal, animal. La violence de l'âme, les désirs inavouables qui tiennent à l'écart du monde, l'indépendance farouche - région plus inaccessible encore que la liberté, ne peuvent se défendre seul.

L'art de Jacques Lacolley est cette piété astreignante qui réclame nos pietàs.

Patrick Corneau*

* Patrick Corneau est écrivain. On consultera souvent Le Lorgnon Mélancolique, blog.le Monde.fr . D'autres, après lui, se sont exprimés sur l'image de la Pietà (l'une des plus répandues de l'art occidental), soudainement fascinés par elle, et étonnés de ce qu'il trouvaient à en dire, et qui coulait d'eux comme d'une source négligée jusqu'alors. Leurs textes apparaîtront plus tard sur ce site.

Jacques Lacolley